ÉCRITURE

ROMAN

Depuis plusieurs années, Bernard Novet travaille à son premier roman. Sa publication est prévue fin 2022.

Un journaliste anglais, Brendan Philips, découvre la vie amoureuse et romanesque d'un auteur dramatique londonien du XIXème siècle dont il a hérité tous les écrits - textes dramatiques, correspondance, journal intime, notes de voyage...

Une double quête littéraire et romantique dans l'Angleterre victorienne.

Les malheurs de la vie, on les supporte. Ils viennent et frappent. Ce sont des accidents. Mais souffrir de ses propres fautes,

voilà qui est particulièrement amer...

« L’éventail de Lady Windermere »

Oscar Wilde

— Tu vois, a-t-elle dit en riant toujours, je ne suis pas aussi lourde que tu le pensais.

— Non, tu es légère comme l’amour. Belle comme la vie. Et tes yeux sont bleus comme la mer.

— Tu es un poète, Giles. Même un peu trop, parfois. Cette rime n’est pas à la hauteur.

Son rire éclata dans le vent du soir.

— Pourquoi tu as arrêté d’écrire ?

— Parce que c’est toi qui me tenais la main. À chaque instant !

— J’aimerais que tu écrives encore. Quand je ne serai plus là...

Brendan Philips
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Extrait...

Sur la tablette, à côté d’un reste de café froid, ils sont là, certains répandus comme au premier jour, sur la table des «Two Turtles» : mille trois cent quarante-six fragments de papier, pour la plupart griffonnés recto verso, certains rongés par la suie et le souvenir du feu. Pas un de plus, pas un de moins. Je les ai compté cent fois. La dernière nuit où j’ai vu Giles, quand il a laissé derrière lui - en partant après m’avoir jeté un ultime regard où j’avais cru lire un peu d’espoir - sa vielle serviette de cuir brun avec l’encrier bleu qu’il tenait de sa mère, je pensais avoir hérité des délires de quelque esprit à la dérive. Je pensais que ces feuilles disparates, j'allais les parcourir rapidement, comme on lit le début d’une mauvaise histoire, déjà occupé à trier les débris de sa propre existence, avant de les jeter dans le premier égout venu, ou de les brûler.

Peut-être aurais-je dû.

J’aurais peut-être pu terminer mon recueil, et me concentrer sur cet appareil de photo que m’avait envoyé mon éditeur. « Il faut avant tout des images, des visions, de nos jours », m’avait-il écrit. Des visions, des textes simples, courts, directs. J’aurais sans doute retrouvé un peu de la sérénité que j’étais venu chercher dans ces landes reculées aux fortes saveurs de tourbe et de fumée. Mais depuis, je n’ai plus écrit une seule ligne qui n’ait pas été pas puisée en lui. Plus eu une seule pensée qui n’ait pas été accrochée à la sienne. Je n’ai pas pris un seul cliché qui ne soit lié à son parcours, à ses lieux, à ses incessants allers et retours entre notre monde et le sien.

Je m’étais lancé dans la composition d’un récit de voyage, en quelque sorte. Une suite d’impressions glanées près de ces murs blancs d’Écosse, où l’on extrait le whisky comme on extrait des mines de charbon, en broyant du noir, de quoi se réchauffer le corps. Je voulais vraiment me relancer, dans un domaine qui n’était pas trop exposé. Retrouver le goût d’écrire, de travailler. Retrouver le plaisir d’être lu, apprécié, peut-être. J’avais aimé ça. J’en avais besoin. Tellement besoin. Je voulais retrouver un certain équilibre après les vertiges de la défaite, la vision fulgurante de ma médiocrité, et le départ d’Élise qui m’avait jeté à terre. Mais j’ai très vite su que je ne le terminerais pas. Que la piste que j’allais suivre me mènerait sur un autre continent, dans l’orbite d’une étoile solitaire au loin, qui dérivait par delà l’horizon.

 

Et qu’il me faudrait désormais compter avec lui.

Avec lui seul.

Qu’il prendrait toute la place.

Et que je me fondrai en lui.

Et lui en moi.

Au fil des pages.

Île de Jura, Écosse
Plage de Mealastadh, Île de Harris, Écose