CRITIQUE DE CINÉMA

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1996-2003

De 1996 à 2003, Bernard Novet travaille régulièrement et successivement pour "24 Heures", et à la création de "Live Magazine", le supplément culture de "24 Heures" puis du "Matin",

 

En 10 ans, une centaine d'articles de diverses importances, qui seront compilés ici prochainement.

L'HUMANITÉ D'UN MYTHE
"JEANNE LA PUCELLE"

Première partie : Les Batailles (2h40)

Deuxième partie : Les Prisons (2h56)

Mise en scène de Jacques Rivette

 

Printemps 1428. Irradiant le ciel, une aube irrésistible se lève derrière le mur d'enceinte d'un hameau. Les galoches crissant dans la neige mouillée, Jeanne s'approche d'une ouverture profonde taillée dans la brique, et, nous entraînant à sa suite, elle plonge le regard sur l'immensité ouverte devant elle : la campagne française vallonnée, arrosée du soleil, avec ses creux retenant la brume, ses espaces de liberté, ses musiques et ses secrets. L'aube d'un temps plein d'espoir, d'un temps de mystères et d'aventures, de victoires et de défaites. Comme une naissance.

 

Ainsi commence "Jeanne la Pucelle", la dernière oeuvre de Jacques Rivette.

Par son ampleur (6 heures de spectacle) qui permet différents niveaux de lecture, le film échappe aux classifications rigides. La limpidité de la narration, la tendresse d'une bande son cristalline (les pas dans la poussière, le vent dans les arbres, la plume sur le papier...), la pureté des images, tout est ciselé pour offrir au spectateur de multiples perspectives qui s'entremêlent. Scandée par de brèves interruptions d'image et de son - qui peuvent heurter au départ mais deviennent au fil des heures partie prenante du drame, l'histoire progresse en construisant, touche après touche, couleur après couleur, un tableau remarquable et dense, un tableau qui bouge, qui vibre.

L'humanité d'un mythe

 

Jeanne d'Arc - sa vie et son mythe - fut souvent travestie. Certains (L'extrême droite et autres intégristes) l'affublèrent d'intentions patriotiques xénophobes. D'autres virent en elle une guerrière républi­caine, ferment prémonitoire du combat du peuple pour sa liberté. L'Eglise voudra en faire, comme avec Bernadette à Lourdes, une démonstration du christianisme. Elle fut aussi, bien sûr, récupérée par le courant monarchiste et légitimiste, à commencer par Charles VII lui-même lors du procès en réhabilitation.

Fort heureusement, la Jeanne de Rivette échappe à ces détournements, et, au-delà d'un certain réalisme du film, elle déborde égale­ment le cadre d'une vision historique documentaire. En effet, la structure du film, comme par exemple les témoignages stylisés face à la caméra qui brisent la fluidité du récit, empêche l'identification, limitant ainsi l'apparition de sentiments faciles. Multipliant les références au théâtre et usant souvent de longues prises, son style préfère par exemple, à une simple coupe en contre-champ, un mouvement autour des personnages. Il rend ainsi le spectateur conscient de la technique narrative, ou­vrant un espace de réflexion en dehors de l'histoire elle-même.

 

La femme que fait intensément revivre Sandrine Bonnaire échappe à toute étiquette, rayonnant bien au-delà de l'armure flamboyante qui l'enserre. Son parcours unique et tragique concentre ce qui fait l'essentiel de la vie : les rires et les pleurs, les enthousiasmes et les désillusions, les certitudes et les doutes, les "batailles" et les "prisons". Elle est un mythe qui retrouve sa pleine humanité.

Un sens aux images

 

Les tas de bois, les fagots qui jalonnent le voyage et bâtissent peu à peu le bûcher. Le feu qui attend son heure, tapi dans les multiples recoins de l'histoire. Les batailles gagnées, les assauts impossibles. Les adieux aux frères avec qui l'on a partagé les espoirs et les luttes, avec, en arrière plan, le campement que l'on lève et la tente, abri d'un moment, qui glisse doucement à terre. Les religieux conspirateurs. Les murs bas des premiers jours qui s'ouvrent sur la vie, faisant une large part à la lumière et ceux qui enfermeront Jeanne dans de froides cellules. Puis, lors de l'interrogatoire et de l'exécution, les murs qui masquent même le ciel. Toutes ces images vibrantes d'émotions authentiques évoquent parfois, résonnant au fond de nous-même, nos propres chemins, nos batailles et nos prisons. Comme l'écrit Oscar Wilde : "c'est le spectateur, et non la vie, que l'art reflète réellement."

 

La foi et le doute.

 

La trajectoire de Jeanne s'achèvera au milieu des flammes, sur une confession en forme d'appel au secours, mais aussi, et en même temps, un cri de désespoir : "Jésus ! Jésus !", hurle-t-elle au ciel rempli d'une épaisse fumée, faisant en cela écho au Christ sur la croix : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?". Face aux oppressions, aux lâchetés, à l'innocence trahie, face à la mort elle-même, les "voix" d'en haut restent muettes, le lien semble brisé...

 

Cependant, la foi de Jeanne envers son Dieu, et donc envers les hommes, n'est-elle pas, malgré le silence, un commencement de réponse ?

 

 

Jeanne la Pucelle, un film mis en scène par Jacques Rivette.

Avec Sandrine Bonnaire, André Marcon, Olivier Cruveiller, Jean-Louis Richard, ...

 

Dialogues : Christine Laurent, Pascal Bonitzer

Musique : Jordi Savall

Image : Willy Lubtchansky

Son : Florian Eidenbenz

Montage : Nicole Lubtchansky

Production : Martine Marignac

 
NOTICE

"JEANNE LA PUCELLE"
1. Les Batailles     2. Les Prisons

Mise en scène de Jacques Rivette

Dès l'aube du cinéma muet, le parcours de Jeanne d'Arc a été largement exploité, avec, en 1898 "L'exécution de Jeanne d'Arc", attribué à Georges Hatot, puis en 1900, le "Jeanne d'Arc" en douze tableaux de Méliès.

 

En 1916-17 , Cecil B. De Mille fît de "Joan the Woman" un plaidoyer pour l'entrée en Guerre des Etats-Unis. Mais en 1928, une année avant "La merveilleuse vie de Jeanne d'Arc" de Marc de Gastyne, c'est Carl Dreyer qui présente son chef-d'oeuvre : "La passion de Jeanne d'Arc".

Suivront, entre autres, en 1948 "Jeanne d'Arc" de Victor Fleming avec Ingrid Bergmann - qui retrouvera le rôle en 1954 pour Rossellini dans "Jeanne au bûcher", "Sainte Jeanne" d'Otto Preminger en 1957 avec Jean Seberg, "Procès de Jeanne d'Arc" de Bresson en 1961, et bien d'autres, en France, en Italie, en Allemagne (avec une Jeanne aux accents hitlériens), en Russie, en Argentine, au Japon...

FÊTE DU CINEMA 1994

 

"NOSFERATU"

Premier né d'une multitude, "Nosferatu" demeure une référence en matière de films de vampires : peut-être le plus abouti, sûrement le plus riche, il fascine toujours, après plus de septante ans. N'ayez crainte : il ne mord que ceux qui l'aiment...

 

Dans un nuage de poussière, la diligence, tirée par quatre chevaux, s'arrête. Une rivière barre la route, et seul un pont de bois permet le passage. Terrifiés à l'idée de poursuivre plus avant, le cocher et son assistant refusent de faire un pas de plus : "Nous n'irons pas plus loin, Monsieur ! Pour rien au monde !". Les chevaux tressaillent. Bientôt, en proie à une sourde inquiétude, l'unique passager de cet étrange équipage, Jonathan Harker, se met en route, seul, pour le dernier voyage vers la demeure du comte Dracula, sombre château perdu aux confins de la Transylvanie. Une fois passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre...

Murnau

Fiché comme un pieu de bois au coeur du cinéma fantastique, le thème du Vampire, du "Nosferatu", comme on le dit à mi-voix dans les Carpates roumaines, est l'un des plus authentiques et des plus porteurs de sens. Et c'est Friedrich Wilhelm Murnau, en 1922, qui le porte pour la première fois à l'écran en adaptant - de manière semi illégale, d'où peut-être le changement de titre - le "Dracula" de Bram Stoker, roman dont s'inspirera largement Coppola en 1993 pour le dernier volet en date des innombrables séquelles sanguinolentes du chef d'oeuvre allemand. Aucune d'elles, toutefois, ne retrouvera la charge puissante et multiple de l'original, même si, sur le plan émotionnel strict, le cinéma d'épouvante a atteint d'autres sommets. Il est symptomatique de noter ici que les incisives pointues et les oreilles de rongeur du vampire - qui lui confèrent l'apparence d'un "rat" amenant avec lui la peste et la désolation, ont été rapidement remplacées par les canines luisantes du prédateur carnassier.

Né en 1888, Murnau est sans doute, avec Fritz Lang, l'un des cinéastes allemands les plus importants et les plus riches. Licencié en philosophie, intellectuel de grande sensibilité, homme de théâtre (il monta même une pièce en Suisse pendant la guerre, alors qu'il y était interné), puis de cinéma, il apporta à ses contemporains, dans une Allemagne en proie aux plus grands troubles économiques et sociaux, écrasée par la défaite de 1918 et les terribles conditions imposées par les vainqueurs, une vision pessimiste d'un monde où les hommes succombent sous le poids du destin, dans un registre thématique - que d'aucuns qualifieront de "romantisme Kafkaïen" - également proche de celui de Lang. "Murnau restera marqué par cette situation injuste et insupportable qui faisait porter à chaque individu le poids de la défaite". Sa carrière trop courte fut interrompue brutalement par un accident de la route en Californie en 1931, près de Santa Barbara...

A la sortie de "Nosferatu, eine Symphonie des Grauens" (une symphonie de l'horreur), la critique est divisée. Certains crient au génie, et affirment "que l'on a jamais été aussi loin dans la conception artistique du cinéma". D'autres, comme André Gide, parlent d'un film "complètement manqué". Comme souvent, les oeuvres personnelles divisent, choquent, mais ne laissent en aucun cas indifférent.

La version qui est présentée ce dimanche 11 septembre au cinéma de Beaulieu, accompagnée par le quatuor français "Art Zoyd" (voir encadré) est en effet une perle rare, même s'il est difficile d'imaginer la réaction des spectateurs d'alors à la découverte du film. Septante ans plus tard, ce recul permet d'évoquer - il n'est bien sûr plus l'heure de faire la critique d'un tel monument - l'oeuvre dans ses aspects les plus divers, car la plupart des éléments imaginés et mis en scène par Murnau ont résistés à l'épreuve du temps, même s'il en est qui ont été abandonnés depuis, qui n'ont pas été intégrés dans le langage cinématographique alors en plein développement (on pense notamment aux prises de vues en accéléré qui illustrent maladroitement l'aspect fantomatique des objets et des êtres en mouvement). Il y en aussi bon nombre d'éléments essentiels à la richesse et la profondeur de l'oeuvre qui sont pourtant de moins en moins mis en valeur dans un cinéma contemporain vidé parfois de sa substance par la recherche effrénée du profit et de l'efficacité. Le vampire, là aussi, est à l'oeuvre !

Pistes de lecture

Immergé dans le fantastique et l'étrange, le film frappe cependant dès les premières images par son réalisme. Bien qu'il soit souvent porté au catalogue des oeuvres expressionnistes (rappelons que "le cabinet du Dr Caligari", monument phare de l'expressionnisme, sortait sur les écrans trois ans auparavant), ses décors sont ostensiblement naturels. Il n'y a pas de volonté de les modifier, de les déformer pour les fondre sur le message que l'on veut transmettre. Pas de perspectives forcées, d'horizons tronqués, pas de décors artificiels torturés et menaçants, ni d'ombres factices rajoutées à la peinture pour amplifier la terreur, mais bien au contraire des éléments authentiques, maisons gothiques abandonnées, rues aux gros pavés, murs lépreux et décrépis, des animaux terrifiés par le vent froid du soir qui balaye les forêts enchantées. Murnau s'éloigne en fait de l'expressionnisme et propose une vision plus personnelle. Il "dégage à partir du réel le monde de l'inquiétude et de l'épouvante". C'est là le premier aspect marquant du film, sa première "leçon" : c'est au coeur de notre quotidien que le fantastique devient réellement terrifiant, bien plus que lorsqu'il se limite à un espace imaginaire et fantasmagorique, qui est par essence son lieu d'expression traditionnel. C'est de la nature, des pierres ou de la terre, du jeu de l'ombre et des lumières que jaillit l'angoisse. Dans les prés, les chevaux hennissent de peur et s'enfuient, tandis qu'une hyène grimaçante - animal peu aimable qui mange la charogne et déterre les cadavres - sort des sous-bois. L'un des Pères de l'Eglise, Saint Jean Chrysostome écrivait même à son propos dans une homélie sur Saint Marc : "on ne voit jamais la hyène la journée, mais la nuit. (...) Partout où il y a un cimetière, une sépulture, se trouve la tanière de la hyène !"...

L'exemple de la hyène, et de sa signification universelle, permet de franchir un passage. Non pas le pont qui transporte Jonathan Harker du monde de l'innocence bourgeoise à celui des fantômes (ou peut-être, de son état d'éveil conscient aux profondeurs glauques de l'inconscient, le pont étant  alors- c'est ce qu'en dirent les surréalistes dans les années 30 - l'une des étapes décisives d'une quête initiatique intérieur), mais bien celui qui relie l'imagerie visible de "Nosferatu" aux multiples jeux de sens que l'ouvrage recèle. C'est un film d'épouvante, certes, mais c'est bien plus que cela. On le voit avec l'exemple de la hyène : lorsque le réel et le fantastique se mêlent, de nombreuses significations symboliques et métaphoriques surgissent, parfois à la lisière de l'ésotérique, soutenues par la structure narrative du récit, donnant à l'oeuvre toute sa force vive.

Le génie du cinéma

Nosferatu s'approche de Jonathan Harker réfugié sur son lit, pénètre dans sa chambre, et se penche sur le jeune homme terrorisé. Le récit coupe alors sur Nina qui se réveille, en proie à une vision d'outre-tombe. La relation est immédiate, par la simple juxtaposition des images. Nina se lève - somnambule - va sur la terrasse et s'avance sur la balustrade, les mains en avant. Sur le sol, les dalles noires et blanches tracent un damier tout semblable à celui que dessinent les dalles dans le château de la créature. Parallélisme visuel : Nina est entré dans le monde de Nosferatu; parallélisme de sens : l'échiquier, c'est la représentation de "la prise de contrôle, non seulement sur ses adversaires, mais aussi sur soi-même", c'est l'alternance du noir et du blanc, du bien et du mal. La balustrade sur laquelle s'avance Nina est la frontière, la lisière entre des mondes contraires.

C'est là tout le génie du cinéma : créer des rapports nouveaux entre les images, rapports que ni le livre, ni le théâtre, ni la peinture ne peuvent engendrer. Autre exemple significatif : le château aux murs épais de Transylvanie, dont l'imagerie nous parle de protection, de mystère et de puissance, évoque aussi la solitude infinie. Le vampire, qui ne renaît que pour se nourrir du sang de ses victimes, n'est-il pas condamné en fait à tuer ceux qui pourraient le sortir, enfin, de sa solitude nauséabonde.

Bien plus riche qu'il n'y paraît, le récit contient également de nombreuses connotations sexuelles. Il suffit, pour s'en rendre compte, de se demander lequel des deux "partenaires" de Nina est réellement sexué : le gentil et romantique Jonathan Harker, ou le terrible Nosferatu amenant avec lui la peste et la destruction ? Poser la question, c'est y répondre. Et lorsque Nosferatu, funeste voisin de Nina et Harker, regarde la belle depuis sa fenêtre taillée dans un mur de briques, seul derrière de grands carreaux brisés, n'y voit-on pas le portrait d'un amoureux éternel, emprisonné dans son tragique destin de semeur de mort ?

Ou encore : Nosferatu et Harker, deux reflets, l'un clair et l'autre obscur, du même personnage - peut-être le nôtre ?

D'innombrables images, détails de décor (voyez la pendule en forme de squelette !), de mise en scène, de montage, mériteraient ainsi d'être évoqués, car si la technique a progressé, si la narration a trouvé plus tard son état adulte, c'est bien la profondeur et la multiplicité des pistes de lecture qui fait souvent défaut dans le cinéma d'aujourd'hui.

Nuits fauves.

On racontait - en Roumanie au XVème siècle - que la femme de ménage du Comte aurait, la première, découvert le vampire, et que, prise de panique, elle aurait renversé sa cruche, aspergeant la créature maléfique de lait. C'est des mots "aspergé de lait", en transylvanien "nosferatu" qu'aurait surgi le nom de l'être de la nuit. Dans l'image du monstre éclaboussé de lait, certains auraient échafaudé d'étranges parallélismes, associant d'autres images, plus lubriques, à celle du satyre dégoulinant de lait...

Alors que l'aube se lève à l'horizon, et avec elle l'espoir du salut - pour tous sauf les maudits - Nosferatu se dissout dans la lumière, la main enserrant son coeur. Amoureux éternel et ambigu, se nourrissant du sang, et donc de la vie de ses victimes, femmes ou hommes, Nosferatu emporterait-il, reliques de ses nuits fauves, d'autres secrets ?

Seul l'esprit tourmenté de Murnau saurait le dire...

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